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Missionnaires de Marie
XAVERIENNES

Appel à la conversion en vue de l’humanisation des prisons au Cameroun

S.E. Mgr Samuel KLEDA
76
17 Juillet 2026

LETTRE PASTORALE SUR LES CONDITIONS CARCERALES

À mes frères et sœurs en Christ, Aux femmes et aux hommes de bonne volonté, Aux autorités civiles, militaires et judiciaires de notre pays.

« J’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi » (Mt 25, 36).

1. Ces paroles de Jésus-Christ résonnent aujourd’hui dans notre conscience collective comme un rappel solennel, une interrogation brûlante, et pour beaucoup au Cameroun, comme un cri étouffé derrière les murs. C’est en écoutant ce cri, entendu au cours des visites pastorales à Douala, transmis par des familles éplorées ou murmurées dans le secret de la prière, que je me sens pressé par l’Esprit de vous adresser cette lettre : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé… annoncer aux captifs leur libération » (Lc 4, 18).

2. Dans le verset biblique introductif de cette lettre, Jésus s’identifie au prisonnier. Ce faisant, il élève la condition du détenu à une dignité absolue. Visiter le prisonnier, prendre soin de lui et respecter sa dignité humaine, est un commandement qui touche à l’essence même de notre foi et de notre humanité commune et que nous sommes tenus d’observer. Ce commandement nous invite en conscience, à examiner la réalité des lieux de privation de liberté dans notre pays. Ce que nous y voyons, ce que nous y entendons, est une blessure profonde au Corps du Christ et à la société camerounaise tout-entière.

3. Cette lettre se veut un acte de vérité et de charité pastorale qui ne naît pas d’un esprit de polémique, mais d’un devoir de conscience et d’une urgente compassion. Elle vise à mettre au grand jour l’injustice systémique qui entoure l’arrestation, la détention et l’emprisonnement de nombreux Camerounais. Il s’agit de dénoncer la pratique insupportable des enlèvements et des détentions au secret, les conditions dégradantes et abusives dans les commissariats et les brigades de gendarmerie, l’enfer carcéral des prisons, la corruption qui ronge toute la chaîne judiciaire et les procédures pénales souvent dévoyées. Ce tableau qui est loin d’être exhaustif, est suffisamment grave pour exiger de nous tous une conversion du regard, du cœur et une transformation des structures. C’est dans cet esprit de dialogue constructif, mais ferme dans la vérité, que je m’adresse à vous aujourd’hui.

I. De l’enlèvement ou de l’arrestation à la prison, un vrai chemin de croix

a. L’angoisse du secret : les disparitions et les détentions arbitraires

4. Avant même d’affronter le problème l’enfermement d’un des leurs, un bon nombre de familles camerounaises traversent l’angoisse pure : celle de ne pas savoir. Des personnes arrêtées, enlevées, souvent sans mandat, par des agents en uniforme ou en civil disparaissent, pour être gardées dans des lieux secrets. Leurs téléphones sont coupés, leurs traces effacées. Leurs proches, saisis par la terreur, courent de commissariats en brigades, de tribunaux en casernes, et se heurtent le plus souvent à un mur de déni, d’indifférence ou de menace. Cette pratique des détentions au secret, dans des lieux inconnus, parfois non officiels, constitue une violation absolue du droit.

Elle place la personne hors de toute protection juridique, la rendant vulnérable à tous les sévices, et inflige à sa famille une torture psychologique prolongée. Les arrestations de masse quant à elles, occasionnent très souvent des détentions arbitraires, qui, pour certains, durent indéfiniment.

b. Commissariats et brigades de gendarmerie : antichambres de la souffrance

5. Pour les personnes dont la détention a une adresse connue, l’épreuve commence dans des conditions souvent inhumaines. Les cellules de garde à vue dans de nombreux commissariats et brigades de gendarmerie sont des cachots qui ne respectent pas les droits humains. Ces cellules sont surpeuplées, sans aération, sans lumière, sans literie. Les détenus dorment à même le sol, sur du béton nu et insalubre. Ils n’ont pour sanitaire qu’un seau par cellule. L’eau potable est une denrée rarissime, tout comme une nourriture de qualité et en quantité suffisante. Très souvent, la détention y dépasse fréquemment la durée légale, s’étendant à des semaines dans une complète illégalité. Dans ces trous à rats, la santé se détériore rapidement, et la présomption d’innocence est quotidiennement bafouée. Ces conditions contraires à la Constitution camerounaise et les traités internationaux ratifiés par notre pays, constituent des traitements cruels, inhumains et dégradants, interdits en tout temps en tout lieu et en toute circonstance.

II. L’enfer carcéral : quand la peine devient une torture additionnelle

6. Le transfert vers la prison, présenté comme une « solution », n’est trop souvent que le passage vers une autre forme d’agonie institutionnalisée. Les prisons camerounaises sont des mouroirs. L’insalubrité, la promiscuité, la mal nutrition, les maladies, les abus, les brimades, la prostitution et la présence des stupéfiants, font de nos prisons, de vrais couloirs de la mort. La surpopulation y atteint des taux catastrophiques (plus de 500% dans certaines), transformant chaque cellule en un espace de lutte pour la survie. L’air est vicié, la chaleur étouffante, l’odeur nauséabonde et insupportable. De nombreux détenus souffrent des maladies oculaires à cause du mauvais éclairage des cellules qui va de mal en pis.

7. L’accès aux soins de santé est un mirage. Les infirmeries sont sous-équipées et le personnel débordé et dépassé. Des maladies contagieuses comme la tuberculose, la gale et la typhoïde se propagent sans contrôle. Les détenus vivant avec le VIH ou le diabète voient leur état général se dégrader rapidement par manque de traitement continu. La nourriture pauvre en vitamines et en calories, ne suffit pas pour maintenir des forces déjà amoindries des prisonniers malades. Leur survie dépend du soutien extérieur des familles ou du marché parallèle de la prison. Ceux dont la maladie exige qu’ils soient transportés dans un centre hospitalier, ne sont ni bien accueillis ni bien soignés, faute de moyens financiers ou alors pour factures impayées.

8. Cette réalité est encore plus cruelle pour les personnes vulnérables. Les femmes détenues manquent de produits d’hygiène intime essentiels. Certaines, incarcérées avec leurs nourrissons, voient leurs enfants grandir derrière les barreaux et leur avenir est ainsi hypothéqué par manque des conditions favorables à leur croissance normale. Les mineurs, qui logiquement devraient être séparés des adultes et bénéficier d’un régime éducatif approprié, sont le plus souvent laissés à eux-mêmes, livrés à la loi du plus fort et à diverses formes d’abus et d’exploitation.

III. Un système perverti : corruption et déni de justice

9. Cette chaîne de souffrance qui est loin d’être exhaustive est alimentée et maintenue par deux principaux maux : la corruption et le dévoiement de la justice. Dans le domaine pénitencier, la corruption fonctionne comme de l’huile dans les engrenages. Elle commence dès l’arrestation pour éviter les ennuis, se poursuit en cellule pour un minimum de confort, c’est-à-dire un matelas, un médicament, ou passer un coup de fil, et éclate dans les couloirs du tribunal pour faire avancer le dossier ou le faire disparaître. Cette économie de la misère crée une justice à deux vitesses : une pour ceux qui peuvent payer ; une autre pour les pauvres qui subissent pleinement la lenteur, la négligence et la brutalité du système. Elle pervertit les agents censés faire respecter la loi et installe dans toute la société un cynisme profond : la loi est à vendre ; c’est le droit du plus riche qui prime.

10. Parallèlement, les procédures pénales sont fréquemment bafouées : les droits de la défense ne sont pas respectés, les dossiers qui disparaissent du circuit judiciaire, les audiences sont renvoyées sine die. La détention préventive, censée être l’exception, devient la règle, et dure des années, transformant des présumés innocents en condamnés de fait. Ce déni de justice équivaut à une double peine : la privation de liberté et la négation du droit à un procès équitable dans un délai raisonnable.

IV. Pour un engagement en vue de l’amélioration des conditions du prisonnier 

11. En tant que croyants, nous ne pouvons-nous satisfaire de ce constat. La Révélation nous offre une lumière pour discerner et agir. La dignité de la personne emprisonnée n’est pas effacée par son acte. Elle demeure, car elle est un don de Dieu, inaliénable. Le commandement divin : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19,18 ; Mt 22, 39), s’applique aussi, et surtout, à celui qui est rejeté.

12. La vision chrétienne de la justice ne se limite pas à la rétribution. Elle est restauratrice. Elle vise la guérison de la victime, la conversion du coupable et la réparation du tissu social déchiré. La peine d’emprisonnement, lorsqu’elle est nécessaire, doit donc avoir un sens : protéger la société et offrir au condamné un cadre où, dans le respect de sa dignité, il peut réfléchir, se repentir et acquérir les compétences nécessaires pour une bonne réinsertion sociale une fois sorti de prison ; ce qui est loin d’être le cas dans les conditions actuelles.

13. L’appel de Matthieu 25 est clair : notre salut se joue dans notre relation concrète avec « le plus petit de mes frères, dit Jésus » (Mt 25,40). La manière dont nous traitons le prisonnier est un critère de notre relation avec Dieu. Ignorer sa souffrance, c’est ignorer le Christ. Travailler à soulager sa détresse et à rétablir la justice, c’est servir le Christ.

V. L’engagement de tous pour la protection de chaque prisonnier

14. À l’égard de chaque prisonnier, chacun d’entre nous a à se demander comme les auditeurs de Jean Baptiste : « Seigneur, que devons-nous faire » (Lc 3, 14). « Et nous, que devons-nous faire ? » Ainsi, face à ce drame qui touche à la conscience humaine et à l’honneur de notre pays, je lance des appels concrets :

- Que l’État ordonne la fin des disparitions forcées et arbitraires, ainsi que des détentions au secret. Qu’il rende obligatoire l’enregistrement de toute arrestation dans un registre central et accessible aux familles et aux avocats des personnes concernées.

- Que l’État mette en œuvre des réformes donnant la priorité à la justice et au respect de la dignité de la personne humaine dans les prisons, ainsi que les lois favorisant les peines alternatives, telles que les travaux d’intérêt général pour les délits mineurs, afin de réduire la surpopulation carcérale et favoriser la réinsertion. En principe, un délit mineur tel que le défaut d’une carte nationale d’identité ne devrait pas conduire une personne en prison. 

- Que le nombre de magistrats soit revu à la hausse afin de traiter avec diligence les différents cas, et accélérer le processus de libération des innocents, afin de désengorger les prisons, car au moins 70% des détenus sont en attente de jugement.

- Que l’État rende opérationnelle, une commission indépendante et pluraliste d’enquête parlementaire et citoyenne sur l’ensemble de la chaîne judiciaire et pénitentiaire, avec publication publique des conclusions et la mise en œuvre d’un plan de réforme contraignant.

- Que des instructions claires et fermes soient données à ceux qui sont chargés d’appliquer les lois en contexte judiciaire par l’autorité compétente, pour l’application stricte des délais légaux de garde à vue, de détention préventive et les mesures alternatives à la détention.

- Que les magistrats et les forces de l’ordre traitent le cas de chaque accusé, prévenu ou détenu, dans le respect de la dignité de la personne humaine et du code pénal camerounais, en toute justice et équité. Qu’ils ne privilégient pas le grand au détriment du petit, du fort au détriment du faible, du riche au détriment du pauvre. Qu’ils ne condamnent pas l’innocent et acquittent le coupable : « Quand vous siégerez au tribunal, vous ne commettrez pas d’injustice ; tu n’avantageras pas le faible, tu ne favoriseras pas le puissant : tu jugeras ton compatriote avec justice, dit le Seigneur » (Lv 19, 15). Qu’ils renoncent à toute velléité de fausser le jugement, la sentence à cause de l’argent ou du trafic d’influence. La mise en garde du Seigneur à propos est claire : « Justifier le coupable, donner tort à l’innocent : deux choses dont le Seigneur a horreur ! » (Pr 17, 15)

- Que les avocats, qui ont la lourde responsabilité de défendre les causes, s’acquittent de leur mission en toute objectivité, honnêteté, respect et défense de la vérité. Qu’ils se démarquent par leur capacité à défendre les droits des faibles, parfois même au prix du sacrifice de leurs honoraires : « Rendez justice au faible, à l’orphelin ; faites droit à l’indigent, au malheureux (Ps 82, 3).

- Que l’État, par l’entremise de l’administration pénitentiaire, veille sur la santé des prisonniers à travers l’amélioration de leurs conditions de détention, le traitement humain des détenus par l’assainissement de l’environnement carcéral, une alimentation en quantité et en qualité suffisantes et l’hygiène, afin de prévenir les maladies. Qu’il s’assure que les prisonniers malades sont réellement pris en charge dans un cadre approprié et par un personnel de santé qui respecte la vie et leur dignité ; qu’il garantisse le payement des frais médicaux inhérents à ces soins suivant l’appel de notre Seigneur Jésus Christ : « Aime ton prochain comme toi-même » (Mc 12, 31).

- Que l’organisation du fonctionnement et les objectifs des prisons soient orientées vers la production et deviennent des lieux où les détenus reçoivent des formations et même des certificats qui leur permettent de fabriquer des articles de qualité qu’ils peuvent facilement commercialiser. Ils pourront alors subvenir à leurs besoins personnels, gagner leur vie déjà en prison et préparer leur réinsertion sociale après leur sortie.

- Que le trafic des différentes formes de drogues, en raison de leurs graves conséquences sur la santé des prisonniers et sur leurs aptitudes physiques, mentales et psychologiques à se prendre en charge et à affronter les challenges de la vie une fois sortis, soient combattues jusqu’à la dernière énergie dans les prisons.

- Que les membres des familles des détenus n’abandonnent pas leurs proches en prisons. Il faut qu’ils maintiennent les liens avec eux et que ceux-ci se traduisent entre autres par des visites fréquentes sans monnayage dans les prisons et une disposition pratique à pouvoir réellement les soutenir et les aider.  

- Que la société civile, les médias accordent une attention particulière à la situation des détenus dans notre pays, et apportent leur contribution à l’amélioration de leurs conditions de vie par la sensibilisation, l’information et la dénonciation des dérives judiciaires par rapport aux droits des détenus. Il convient également qu’ils soutiennent leurs familles en détresse et très souvent isolées et stigmatisées.

- Que les mouvements et associations catholiques, Justice et Paix, Caritas, les ONG catholiques et les personnes de bonne volonté, assistent davantage les prisonniers à travers la prière en faveur des magistrats, des juges, des avocats, du personnel des maisons d’arrêt et pour leurs familles en vue de l’amélioration des conditions de vie des prisonniers et pour leur conversion.

- Qu’ils s’impliquent dans la pastorale au sein des maisons d’arrêt par le soutien des aumôneries catholiques des prisons, dans le suivi et l’accompagnement des détenus à travers les visites régulières, l’approvisionnement en denrées alimentaires et les produits de première nécessité, l’aide aux prisonniers malades ou en détresse, l’assistance morale, psychologique, judicaire et les activités favorisant leur réinsertion sociale. J’exhorte vivement tous les mouvements et associations à poursuivre leurs initiatives et activités dans ce sens.

- Que les enfants et les jeunes soient éduqués, initiés au sein de nos familles, de nos écoles et de nos paroisses à la pratique de cette œuvre de miséricorde : visiter et venir en aide aux prisonniers. Que les parents et les éducateurs leur enseignent à éviter tout ce qui peut les conduire en prison.

        Efforçons-nous tous à libérer nos prisons. Telle est la mission que nous confie le Seigneur par la bouche de son prophète : « rendre la liberté aux opprimés » (Is 58, 6).

CONCLUSION

        « J’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi » (Mt 25, 36). Ce verset nous met en mission, nous invite à aller vers nos frères et sœurs qui sont enfermés, en prison. Pour accomplir ce devoir chrétien, nous devons combattre l’indifférence, la peur et la complicité silencieuse, par la visite et l’aide concrètes aux prisonniers, la dénonciation courageuse, la prière assidue et l’action réformatrice. Puisque tout détenu a du prix aux yeux de Dieu (cf. Is 43, 4), bâtissons ensemble une société de compassion active et de solidarité envers ces marginalisés de notre société, afin que notre pays ne soit pas un cimetière des droits de l’homme et du non-respect de la vie et de la dignité humaines des prisonniers. Œuvrons tous ensemble pour l’amélioration de leurs conditions de détention et de leur traitement dans notre pays, si nous voulons construire une société paisible et prospère. Car cela ne peut être possible si ses fondations reposent sur la souffrance cachée, la légalisation de l’injustice et la généralisation de la corruption. Le chemin de la réconciliation nationale et du vrai développement passe nécessairement par la pratique d’une justice pour tous, sans exclusive. Je lance donc un vibrant et urgent appel à la lumière de l’Évangile à tous : convertissons-nous, réformons nos lois et nos pratiques. Travaillons, chacun à notre place, à ce que personne au Cameroun ne disparaisse, ne soit torturé, oublié ou traité comme un sous-homme, parce qu’il est entre les mains de l’appareil et les mécanismes judiciaires. Aller vers le plus petit qui est le prisonnier, c’est véritablement vers le Christ que nous allons, en lui venant en aide, c’est le Christ lui-même que nous aidons.

        Que la Vierge Marie, Consolatrice des affligés, intercède pour les détenus et leurs familles. Que Saint Joseph, lui-même fugitif et étranger, protège tous ceux qui sont privés de liberté. Et que l’Esprit Saint, source de toute justice et de toute paix, guide nos pas sur le chemin de la fraternité véritable. « La vérité vous rendra libres » (Jn 8,32).

        Donné à Douala, le 29 juin 2026, en la solennité des saints Pierre et Paul, prisonniers à cause de leur foi en Jésus-Christ.

                                                                † Samuel KLEDA

                                                                Archevêque de Douala